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Crise politico-sécuritaire au Tchad : sortir de l’impasse ?

30 Avril 2021 , Rédigé par Adoumadji Madjastan Magloire Publié dans #Tchad, #Politique

Idriss Deby Itno, homme fort, président du Tchad depuis 31 ans est tombé, arme à la main, comme l'a déclaré le porte-parole de la junte militaire actuellement aux commandes du pays. Depuis lors, une ère d'incertitude s'ouvre au Tchad. Face à une crise politico-sécuritaire patente, le Tchad est au carrefour de son histoire. Quelle issue pour sortir de cette impasse ? Une analyse de Adoumadji Madjastan Magloire, expert en sécurité et président du Think tank Libre Afrique Tchad. 
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La mort brusque du président maréchal Idriss Deby Itno a propulsé son fils Mahamat Deby, de manière controversée à la tête du Conseil militaire de transition (CMT), le 20 avril 2021. Ce dernier est désormais à la tête d'une équipe de 15 membres qui a l'intention de superviser la période de transition du pays pendant les 18 prochains mois.  Du fait du modus operandi, l’avènement du CMT constitue une action anticonstitutionnelle ; un coup de force militaire. Par définition, le coup d’État marque un moment de rupture de l’ordre constitutionnel, de même que la transition démocratique devrait constituer un moment de changement et d’ouverture. Bien que le contexte dans lequel le Conseil Militaire de Transition est apparue est singulier, il est clair qu’après plus de 30 ans de pouvoir militaire, les populations tchadiennes ont besoin d’un nouveau type de leadership. L’hégémonie de l’armée qui associe le consensus à la domination (par une certaine rhétorique de légitimation, celle de l’état d’urgence) est en déphasage avec les aspirations du peuple, devenu de plus en plus exigeant. Malgré tout, il semble que le peuple, ainsi que la communauté internationale se trouve devant un fait accompli.

 

Des petits arrangements avec la Constitution

La raison évoquée par le CMT pour prendre le pouvoir, au détriment de la Constitution, serait le fait que le Président de l’Assemblée Nationale aurait montré son indisponibilité. Certes, même si cette thèse s’avère exacte, il y’a toujours la possibilité de respecter la constitution en recourant aux autres vice-présidents de l’Assemblée. Malgré tout, c’est au nom de la rhétorique de l’état d’urgence que la junte aurait estimé opportun de faire ce qu’il convient d’appeler une action anticonstitutionnelle. Ainsi, selon le CMT, cette action viserait à « sauvegarder les acquis démocratiques », selon la rhétorique de l’Etat d’urgence.

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un char de combat déployé lors de l'annonce de la mort du président Idriss Deby Itno/ Orédjé Narcisse

un char de combat déployé lors de l'annonce de la mort du président Idriss Deby Itno/ Orédjé Narcisse

La rhétorique de l’Etat d’urgence

Le CMT s’est positionné par ce coup de force comme la solution contre l’émiettement partisan d’une société qui s’autoreprésente comme divisée par des fractures ethniques, ainsi que par des clivages statutaires et des compétitions tribales. Ce refrain est bien sur connu depuis le temps des premiers coups d’Etats au Tchad. Mais, au-delà de cette rhétorique, il faudra bien relever une idéologie manipulatrice. Cette rhétorique s’appuie sur l’association entre « menace interne » et « menace externe » qui devraient unir les forces vives de la Nation autour d’ « une union sacrée ». Un discours qui vise à légitimer un coup d’Etat en s’appuyant sur l’idée d’un probable risque de troubles ethno-tribaux. D’où la nécessaire continuité du pouvoir entre les mains de l’armée et/ou d’une ethnie.

 

Le changement dans la continuité ?

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La question de la prise du pouvoir par l’armée n’est pas le fond du problème de la transition au Tchad. Le principal point d’achoppement demeure l’éventualité d’une succession dynastique au pouvoir. Etant donné que Mahamat Deby a pris la tête du CMT, avec un agenda de la transition flou ; plusieurs zones d’ombres subsistent. Même si la junte a toujours clamé haut et fort que c’est la situation d’état d’urgence dans laquelle le pays se trouvait au moment de la mort subite du maréchal qui a justifié cette action, les premières décisions prises ne vont pas dans le sens d’une transition crédible. Quand bien même, le peuple voit dans le fils, la continuité des 30 ans de règne du père ; la France y voit un gage de stabilité. Le Président Français Emmanuel Macron finira par faire un rétropédalage plus tard, condamnant les premières actions répressives de la junte et appelant à une transition civile. Par ailleurs, le fait que le Premier ministre de transition soit un ancien premier ministre qui avait en son temps, pris des mesures impopulaires n’est pas un bon message adressé à la jeunesse qui espérait un nouveau leadership, une transition qui donnera plus de place à de nouveaux visages jeunes et dynamiques. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’une continuité du fils n’implique pas forcément une invariabilité des modes de gouvernement qui restent susceptibles de changer en fonction des transformations institutionnelles, des relations géopolitiques ou d’autres facteurs.

 

Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Deby lors des funérailles du Maréchal Idriss Deby Itno à N'Djamena/Orédjé Narcisse

Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Deby lors des funérailles du Maréchal Idriss Deby Itno à N'Djamena/Orédjé Narcisse

Vers quel modèle de transition le Tchad devrait-il tendre ?

Les transitions politiques ont souvent été des occasions de dialogue, compromis, d’ouverture et de compétitions. Pourtant, au Tchad, il a fallu que la rue fasse pression, avant que la junte au pouvoir n’accepte l’idée d’organiser un dialogue national inclusif, tout en refusant de négocier avec des rebelles du FACT. Ce dialogue tant attendu devra réunir tous les fils du Tchad (la diaspora, les politico-militaires, la société civile, les syndicalistes, etc.) afin de définir ensemble un nouveau contrat social.  Bien que le Tchad soit complexe dans sa sociogenèse, il est possible de s’inspirer de la transition d’autres pays qui ont permis de tendre vers l’apaisement. Les cas du Mali et du Soudan par exemple, peuvent inspirer, en ce qui concerne les aspects positifs.

Le cas malien : La junte militaire au Mali a pris le pouvoir après une longue période de contestations menées par les forces vives et la coalition M-5, après le coup d’Etat contre le Président Boubakar Keita. Mais, le 5 septembre 2020, la junte a entamé une large consultation avec les partis politiques, les organisations de la société civile, d'anciens groupes rebelles, les syndicats et la presse sur la transition censée rendre aux civils les commandes du pays. Sous le lead de Assimi Goita, le chef de la junte et avec l’appui de la CEDEAO, cette dernière a réussi à propulser un civil, un général à la retraite Bah Ndaw comme Président de la transition. Le chef de la junte deviendra alors le vice-président. Cette architecture a permis de calmer les ardeurs, en attendant les élections futures pour passer la commande aux civiles.

Le cas du Soudan : La révolution soudanaise a commencé par une série de manifestations le 19 décembre 2018 pour protester contre la vie chère, notamment le prix du pain, dans un contexte de grave crise économique et s'est poursuivi pendant huit mois par un mouvement de désobéissance civile aboutissant à la chute du président Omar el-Béchir, après trente ans de pouvoir. Certains généraux avaient pris le pouvoir et mis en place le Conseil militaire de Transition mais, l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC), fer de lance de la contestation civile avait immédiatement réclamé le transfert du pouvoir aux civils. Des négociations laborieuses ont été engagés avec l’opposition, qui a demandé la mise en place d’un gouvernement civil et le retour des militaires dans leurs casernes. Interrompues à plusieurs reprises, ces négociations se sont caractérisées par la méfiance mutuelle entre la junte et les Forces de la liberté et du changement (FLC). Toutefois, cette transition a permis de stabiliser le pays et d’éviter le chaos.

Bien que ces deux cas ne constituent pas dans certains de leurs aspects, des cas d’écoles, ils ont facilité la résolution de la crise et assurer la stabilité et l’intégrité territorial. Dans les deux cas, l’ouverture des militaires et le sens du dialogue ont fait la différence.

Mahamat Idriss Deby, lors des funérailles du Maréchal Idriss Deby Itno/Orédjé Narcisse

Mahamat Idriss Deby, lors des funérailles du Maréchal Idriss Deby Itno/Orédjé Narcisse

Des points sur lesquels la transition devra s’appesantir

La transition tchadienne s’appuie sur la Charte de la Transition qui constitue une feuille de route vers le retour à l’ordre constitutionnel. Selon la Charte du CMT, un gouvernement de transition devra être constitué et un dialogue national inclusif organisé. La mise en œuvre de ce gouvernement de transition est généralement le socle de cette transition. Le gouvernement de transition est un gouvernement d’exception. Aussi, elle n’a pas vocation à durer. Pour cette transition en cours au Tchad, le CMT doit pouvoir clarifier les points suivants qui, doivent d’ailleurs être intégrés dans la Charte de la Transition, afin de faire preuve de bonne volonté et d’apaiser le climat sociopolitique :

  • La durée de la transition (18 mois renouvelables qui semble trop long) ;
  • L’engagement que les responsables de la transition ne puissent pas participer aux futures élections ;
  • La garantie d’une transition civile dans les plus brefs délais.

Pour respecter les éléments cités ci-dessus, l’Union Africaine et l’Union Européenne doivent accompagner le Tchad dans cette transition en ayant des positions claires, basées sur le retour à l’ordre constitutionnelle et un régime de sanction. Pour le moment, elles semblent être moins loquace sur le sujet, alors qu’une phase incertaine de l’évolution sociopolitique d’un pays pivot d’Afrique se joue, avec comme effet domino la contagion djihadiste dans toute l’Afrique.

Après la période de transition, aboutissant aux élections, le nouveau Président devra s’appesantir en premier lieu sur les questions liées à la gouvernance et la réforme du secteur de la sécurité. Car, un secteur de la sécurité efficace et responsable est le fondement d’un État viable. Il est indispensable, dans le cadre de la gouvernance sécuritaire et de la réforme du secteur de la sécurité au Tchad, de préciser les responsabilités des forces armées d’une Nation envers sa population. Pour cela, le futur président, avec son gouvernement se chargeront de réformer le secteur de la justice, l’armée, le secteur pénitencier et les forces armées intérieures. En d’autres termes, les initiatives de renforcement du professionnalisme militaire devront faire partie des actions prioritaires, ainsi que la promotion des relations civilo-militaires et le contrôle parlementaire des Forces de Défense et de Sécurité.

ADOUMADJI MADJASTAN Magloire, Expert en Défense et Sécurité, Président du Think Tank Libre Afrique Tchad, Conseiller sécurité Pays en RDC
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